Manger

3.4 Le ‘manger équilibré’ est le conseil le plus inutile de la nutrition moderne.

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« Mangez équilibré. » Tout le monde approuve, personne n’est aidé. C’est le conseil le plus répété de la nutrition contemporaine, et probablement le plus vide. Il a l’apparence du bon sens et la consistance du brouillard — et cette apparence est précisément ce qui le rend nuisible.

Un mot qui ne dit rien de précis

Équilibré entre quoi et quoi ? Selon quel dosage, pour quel organisme, dans quel contexte, vers quel objectif ? Le mot ne répond à aucune de ces questions. Il désigne un idéal dont personne ne fixe les termes, et que chacun remplit avec ce qu’il croyait déjà.

Un conseil qui peut vouloir dire n’importe quoi ne dit, opérationnellement, rien. « Mangez équilibré » a exactement le même contenu utile que « allez bien » ou « soyez raisonnable » : c’est une intention déguisée en indication. Elle circule parce qu’elle ne peut jamais avoir tort — et un conseil qui ne peut jamais avoir tort est un conseil qui n’engage rien.

Pourquoi il survit quand même

S’il est si creux, pourquoi domine-t-il autant ? Parce qu’il arrange les deux côtés de la conversation. Celui qui le donne se donne une contenance responsable sans avoir à connaître la personne en face, ni son mode de vie, ni sa physiologie. Celui qui le reçoit y projette ses propres habitudes et repart avec la conscience tranquille, persuadé d’avoir reçu une direction.

Le slogan prospère parce qu’il est confortable, pas parce qu’il est utile. Il occupe la place de la réponse, et cette occupation empêche de voir qu’aucune vraie question n’a été posée.

Un conseil qui convient à tout le monde ne sert personne. La moyenne d’un « équilibre » générique ne correspond à la réalité d’aucun organisme en particulier.

Ce que le slogan empêche de voir

En prétendant répondre, « mangez équilibré » verrouille la seule question qui compte vraiment : cette manière de manger est-elle cohérente avec ce que je suis, avec mon rythme réel, avec ce que je demande à mon corps et ce que je veux construire ? Cette question n’a pas de réponse universelle — et c’est justement pour ça qu’elle est utile. Elle oblige à regarder un individu, pas une brochure.

Le slogan fait l’inverse. Il aplatit toute cette singularité en une image moyenne, rassurante et fausse, qui ne colle à la biologie de personne. Il transforme une question exigeante et personnelle en une formule molle et interchangeable. C’est un anesthésiant, pas une boussole.

L’alternative n’est pas un meilleur slogan. On ne remplace pas « mangez équilibré » par une formule un peu plus fine qu’on afficherait à sa place. On le remplace par un déplacement de nature : cesser de chercher la bonne consigne générale, et commencer à se poser la seule question qui engage — celle qu’on ne peut poser que sur soi. La vraie nutrition ne commence pas quand on a trouvé le bon conseil. Elle commence quand on cesse d’en attendre un.